Une cabane en 1870

Par Raoul Carrier

logo dansestraditionnellesÀ droite, L'ébullition de la sève à la cabane à sucre de Louis Rhéaume de Château-Richer. (Livernois et Bienvenu, Le temps des sucres, vers 1870. Papier albuminisé, 12 X 19 cm. Collection: Archives de l'Ontario.)

Deux des photographies de cette page, L'ébullition de la sève ci-dessus et La récolte de la sève au bas de cette page furent publiées par Michel Lessard, Les Livernois, photographes. (Musée du Québec, Québec Agenda, 1987). Elles font partie d'une série de trois clichés sur l'industrie printanière des sucres à la ferme de Louis Rhéaume de Château-Richer. L'arrivée à l'érablière, La récolte de la sève, et L'ébullition illustrent l'activité comme un document ethnographique dans des compositions sensibles et dynamiques.

Quoique ayant presque tout fouillé sur le sujet, je n'avais jamais vu L'ébullition de la sève auparavant. Par contre, de médiocres reproductions de La récolte de la sève apparaissent dans plusieurs publications, sans jamais donner la source du cliché original. Le livre de l'ethnologue Michel Lessard les présente dans leur qualité première. Je lui en sais gré.

Cabane187004.jpgJ.-E. Massicotte faisait des croquis sur le vif, d'après nature, dans l'intention de s'en servir dans son oeuvre. Il est évident que ce croquis inspira Les sucres, 1918. Cependant, la partie de l'abri située à gauche fut supprimée pour donner plus de visibilité à la brimbale et aux chaudrons. La ressemblance entre ce croquis et le cliché L'ébullition de la sève est frappante. Les planches appuyées sur le mur extérieur et sur la brimbale étaient utilisées pour installer un toit de fortune au-dessus des chaudrons lorsqu'on ne faisait pas bouillir, comme protection en cas de neige ou de pluie. Comme place de sucre, on choisissait généralement une clairière souvent exposée au vent qui soulevait des cendres, des feuilles, des écorces ... qui pouvaient retomber dans les chaudrons: ce qui pourrait expliquer l'origine des murs de planches.

La cabane à sucre primitive de Louis Rhéaume dans le cliché L'ébullition de la sève offre un intérêt particulier. Pour la première fois, il est possible de constater l'ébullition de la sève selon la façon habituelle de l'époque mais entre des murs rudimentaires provenant de billes de bois fendues en deux et sous un toit de planches sans pignon, pour laisser sortir la fumée et la vapeur.

Généralement, l'ébullition de la sève dans une sucrerie ne se faisait pas sous un tel abri à cette époque. Une cabane semblable à celle utilisée par un bûcheron dans un chantier pouvait être construite à proximité. Une telle cabane pouvait même servir à faire bouillir la sève ou pour la finition du sucre, comme nous le montre la vieille photo (ci-dessus à gauche) publiée en 1913 dans Le sucre d'érable. (Bulletin no 2 du ministère de l'agriculture du Canada, par J. B. Spencer.) On y explique la photo ainsi: Vieilles méthodes encore employées pour la cuisson dans les localités arriérées. La porte ouverte laisse entrevoir un chaudron. La fumée et la vapeur s'échappent par une ouverture située à l'arrière. Rappelons qu'à cette époque, on ne produisait que pour les besoins de la famille. En 1944, j'ai observé cette façon de faire du sucre chez notre voisin.

Dans la cabane Rhéaume, comme on peut voir sur le cliché L'ébullition de la sève, une femme fait bouillir et surveille les feux. Trois chaudrons, dont un plus petit pour la finition du sucre, sont suspendus à une potence, un tronc d'arbre, grâce à des étemperches coupées dans un jeune arbre ayant une branche importante à quelques mètres du sol. De grosses coches faites à la hache permettent de retenir l'anse des chaudrons. Les parties portantes de la brimbale et du toit sont fabriquées à partir de jeunes arbres parfois déjà sur place ou coupés et enfoncés dans le sol.

Le cliché L'ébullition de la sève peut nous éclairer sur l'origine de la cabane à sucre traditionnelle du début des années 1900. L'invention de l'évaporateur aurait pu nécessiter alors une cabane plus grande et des changements importants: l'apparition sur l'ouverture du toit d'une protection permanente contre les intempéries, la construction d'un appentis pour la shed à bois, l'ajout d'une porte et d'une fenêtre. La possibilité d'y manger et d'y dormir aurait pu rendre inutile une cabane de bûcheron à proximité.

Cabane187002.jpgÀ droite, La récolte de la sève, nous présente un vue éloignée de la cabane. (Il semble que certains des récipients pour recueillir la sève à la base des érables sont de grands cônes en écorce de bouleau.) Napoléon Legendre, dans son récit Annibal paru en 1898, décrit une cabane à sucre semblable:

"Mais j'aime mieux la cabane d'autrefois. Cette cabane est faite en troncs d'arbres superposés, avec un toit à pente unique qui forme à la façade, au-dessus de la grande porte, un auvent de six ou sept pieds. C'est sous cet auvent que se place le foyer: deux pieux fourchus bien fixés en terre, une grande barre transversale pourvue de crochets de bois auxquels on suspend les chaudières, voilà toute l'installation. Quand les chaudières sont mises en place et emplies d'eau d'érable, on allume le feu par-dessous, et il n'y a plus qu'à entretenir le brasier et à remplir à mesure que l'évaporation se produit."

Dans son récit Annibal, Napoléon Legendre raconte le temps des sucres tel qu'il l'a vécu vers 1840. Les sucres dans le bon vieux temps nous transporte à l'époque où nos plus lointains ancêtres ont créé cette industrie.

Les activités reliées à la récolte de la sève et à la fabrication du sucre vers la même époque sont décrites dans les pages sur Les sucres autrefois.