Coutumes et croyances

Par Raoul Carrier

CoutumesCroyances01.jpgLes coutumes et les croyances populaires concernant la cabane à sucre se transmettent d'une génération à l'autre, grâce aux générations de sucre qui se succèdent sur la même ferme et aux conteurs qui sont encore nombreux, dans les comtés de Beauce et de Charlevoix, particulièrement. L'influence de l'Église y est presque toujours présente, par ses croyances et même par ses rites.

Les augures

À ce qu'on dit, les premiers cris des corneilles annoncent l'arrivée du temps des sucres mais lorsqu'on entend ceux des outardes, ou lorsque la neige s'apparente à du gros sel, la coulée tire à sa fin. Il paraît même que lorsque les Plaines coulent beaucoup, le printemps sera gros et quand la neige tombe d'apparence mouillée et épaisse, c'est signe d'une bordée des sucres.

L'apparition de l'oiseau de sucre signifie qu'il est temps d'entailler, tandis que les papillons des sucres noyés dans les chaudières des érables annoncent la fin de la coulée. Par ailleurs, lorsque la Grande Ourse, la Casserole des sucriers, devient plate à l'horizon, le temps des sucres est arrivé. Selon les Beaucerons, quand on entaille les érables lors du croissant de lune, la coulée est abondante mais si l'érable coule trop vite au moment de l'entaille, la coulée ne durera pas longtemps.

L'heure du sauvage

CoutumsCroyances02.jpgIl existe encore, dans certaines cabanes, des marques au couteau sur le seuil de la porte. Lorsque le sucrier n'avait pas d'horloge pour indiquer l'heure, il se fiait sur l'heure du sauvage. Cette méthode consistait à faire des marques au couteau sur le seuil de la porte et et à vérifier sur quelle marque tombait l'ombre du montant de la porte. À chaque marque était attribuée une heure fixe basée sur l'équinoxe du printemps; ce procédé n'était donc plus valable pour les autres saisons. Le sucrier savait qu'il était midi lorsqu'il se pilait sur la tête, c'est-à-dire lorsqu'il pouvait marcher sur son ombre projetée par le soleil.

Don de sucre

Le sirop, la tire et le sucre font partie des aliments que l'on vend à la porte de l'église à l'occasion de la criée des âmes. L'argent qu'on en retire sert à faire chanter des messes pour les défunts de la paroisse. À certains endroits, on utilisait le sucre pour payer la dîme.

CoutumesCroyances03.jpgLe sucre, comme la viande lors de boucheries, peut être donné au voisin qui n'entaille pas, de même qu'à l'institutrice ou au curé: C'est le morceau du voisin , ou du curé, ou de la maîtresse. Les vieux parents qui se sont retirés au village, tout comme les frères, les soeurs et les enfants qui vivent éloignés, ont droit à leur sucre du bien paternel.

Le passage de l'adolescence

L'une des étapes les plus importantes de la vie d'un jeune homme, à travers tous les rites de passage, est celle qu'il franchit lorsqu'il passe de l'enfance à l'adolescence. Dans la Beauce, lorsqu'on confiait à un garçon la responsabilité de la cabane pendant la nuit pour faire bouillir, c'était signe que le jeune homme avait laissé le groupe de l'enfance, et qu'il était assez vieux pour regarder par-dessus la clôture, c'est-à-dire pour rencontrer des jeunes filles.

Rôle protecteur de la cabane à sucre

Une légende rapporte de quelle façon la cabane à sucre pouvait même jouer un rôle protecteur. On raconte qu'un homme était poursuivi par un bandit et que, passant devant une cabane dont la porte n'était pas verrouillée, il entra s'y cacher. Aussitôt qu'il eut franchi le seuil, des araignées y tissèrent leurs toiles, laissant croire au poursuivant que personne n'y était entré depuis longtemps. L'homme fut sauvé, prétend la légende, et depuis lors, aucun sucrier ne barre la porte de sa cabane durant l'année.

On sait que pendant la guerre 1939-1945, nombre de conscrits beaucerons se cachèrent dans les cabanes à sucre. Toute l'année, dans la cabane, on laisse des allumettes dans une petite boîte de fer blanc que l'on place bien en vue sur une poutre, de même que du sirop d'érable. On dit qu'une personne perdue en forêt et qui s'y réfugierait pourrait ainsi se maintenir en vie. Il n'y a pas plus de vingt ans, le sucrier laissait dans la cabane, toute l'année durant, les réserves de sucre pour la consommation familiale. Mais, de dire les informateurs, on a abandonné cette coutume, parce que, avec la venue à la campagne des gens de la ville, la nourriture disparaissait.

La bénédiction des érables et autres coutumes religieuses

Certaines manifestations religieuses ont complètement disparu, comme la bénédiction des érables qui avait lieu chaque année au XIXème siècle. Le curé, en habits sacerdotaux, suivi de ses paroissiens, se rendait dans une sucrerie et bénissait les érables en y jetant de l'eau bénite. Au moins deux informateurs ont mentionné que cette eau bénite était constituée de sève d'érable, mais cette tradition serait locale si elle a vraiment existé. On ne retrouve plus non plus depuis une trentaine d'années la coutume de se servir du tondre de bois de cabane pour allumer le feu nouveau du Samedi Saint.

Le jour des Rogations, on se rendait à l'église et toute la famille priait pour que la prochaine récolte d'eau d'érable soit abondante. On priait aussi pour remercier Dieu de la saison des sucres qui venait juste de se terminer. Bien que la cérémonie religieuse existe encore, il ne semble plus que le chef de la communauté demande à ses enfants de prier pour remercier Dieu de la saison des sucres. D'autres phénomènes religieux sont cependant bien vivants. À l'été 1972, monsieur Gédéon Richard, de Saint-Séverin de Beauce, a fait élever une croix d'une dizaine de pieds de hauteur dans sa sucrerie pour en commémorer le centenaire, mais aussi pour remercier Dieu des produits de l'érablière.

J'ai vu en 1965, dans de nombreuses cabanes, la petite statut de Notre-Dame-des-Érables. Cette figurine, jadis sculptée dans une pièce de bois de cèdre ou de pin, est maintenant en verre ou en plâtre; elle représente la Vierge tenant d'une main l'Enfant-Jésus, et de l'autre une feuille d'érable.

Le rameau de sapin béni placé au-dessus d'une poutre est encore partout présent, et à certains endroits, on retrouve aussi des médailles religieuses. Le rameau de sapin béni intégré à la technique du bouillage existe aussi très souvent, bien qu'un outillage moderne utilisé ne justifie plus sa présence. Cette petite branche était suspendue juste au-dessus de la bouilleuse, et dès que le gonflement du sirop avait lieu, elle avait la vertu d'arrêter le débordement. Une petite couenne de lard salé, de même que l'eau, le beurre, le lait ou la crème pouvaient aussi contrôler l'ébullition.

Enfin, autre manifestation religieuse, ajoutons que lorsque le sucrier entendait sonner l'angélus, il se signait.

Une saison de renaissance

Le temps des sucres arrive en même temps que l'équinoxe du printemps; la sève, source de vie, annonce le retour du cycle des activités nouvelles; c'est le moment de la purification des lieux, grands ménages, et de l'engraissement du corps au sortir d'un carême qui laisse son homme maigre. On s'empiffre alors, à Pâques, d'oeufs et de jambon. L'homme sort également d'une période pendant laquelle il a mis ses guenilles de côté (le mardi-gras et la mi-carême) et, symboliquement, il profite des fêtes à la cabane à sucre pour beurrer sa figure et celle des autres avec de la tire et de la suie de bouilleuse (c'est le vieil homme qui se rajeunit par le jeu des masques). L'homme s'est purifié spirituellement par la communion pascale et il s'est attiré de la chance par des souhaits de Pâques; il participe aussi à des réjouissances comme celles des danses à la cabane à sucre pour recréer la vie nouvelle.

Art populaire et moules à sucre

Les formes et les motifs d'art populaire qui décorent les moules à sucre ont une réalité extérieure qui cachent un symbolisme profond. Ces images conventionnelles sorties du subconcient et qui traduisent une recherche de la vie sont nombreuses; les motifs décoratifs des estampes, des moules à sucre se groupent sous différents thèmes, ceux de la végétation, des astres, des formes géométriques, des organes vitaux du corps humain, etc. C'est ainsi que l'on retrouve la rouelle, le soleil, les fleurs, la gerbe de blé, le coeur, le phallus, etc.

Superstitions

Le propriétaire qui est décédé avant d'avoir reçu le paiement dû pour la vente de sa sucrerie peut revenir tourmenter les bouilleurs pendant la nuit. Une tradition faisant partie du droit populaire a également été relevée: celle d'inviter un ivrogne ou un mauvais bougre à la cabane à sucre puis de le rendre malade en lui faisant attraper la diarrhée. Il suffit de lui faire manger de la tire légèrement brûlée, ou fabriquée avec de l'eau de sève, ou encore de lui faire boire de l'eau du ruisseau.

Le hibou était l'animal tout choisi pour faire peur aux bouilleurs de nuit. Voici une légende très répandue.

Un bouilleur de nuit entendit un bruit accompagné de plaintes sur sa cabane. Il alla voir, mais il n'y avait rien. Le bruit revenait de temps à autre pendant la nuit, et en plus, il entendit gratter. Pris de peur, il abandonna sa sucrerie et s'enfuit à la maison. Le lendemain soir, la même chose se produisit de nouveau et il pensa alors que c'était des connaissances (avertissements). I l eut peur et retourna de nouveau à la maison en pleine nuit. Lorsque le matin arriva, il se rendit au presbytère payer une messe pour le repos de l'âme de celui qui le tourmentait. La nuit suivante, le bruit ne se fit plus entendre. Lorsque le temps des sucres fut terminé, il enleva le tuyau de sa cabane pour le mettre à l'abri; et quelle ne fut pas sa surprise de trouver un hibou mort dans le tuyau.

Sources : Le sucre du pays, Jean-Claude Dupont, Leméac. 1975. Avec l'autorisation de Monsieur Jean-Claude Dupont.