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Les Lessards

Coulés dans le sirop d’érable

leslessardsRichard Lessard tient dans ses bras sa relève, Magalie. André Lessard n’est pas peu fier de savoir la tradition familiale entre bonnes mains. Magalie ne le sait pas encore, mais de la sève d’érable coule dans ses veines. Seul indice, peut-être, la fillette de quatre ans ne se lasse pas de lécher un bâton de bois recouvert de tire d’érable, été comme hiver. La petite aux longs cheveux bruns est la dernière « recrue » des Lessard. La sixième génération d’une longue lignée de producteurs de sirop d’érable. Même si elle n’a que quatre ans, Magalie participe déjà aux activités de l’érablière familiale. Lorsque les soirées battent leur plein et que le violoniste se déchaîne en tapant du pied, la petite se fait un point d’honneur de prendre deux cuillères pour battre la mesure.

Jetant un regard circulaire sur la salle de réception puis sur sa fille, Richard Lessard n’est pas peu fier de voir qu’il a déjà de la relève. L’homme qui gère l’Érablière du Lac-Beauport a lui-même suivi les traces de son père, Joseph, qui a acheté cette cabane à sucre avec son frère André en 1989.

Le duo relançait ainsi une tradition familiale qui a bien failli s’éteindre lorsque leur père, Philippe, a dû se départir de son érablière de Saint-Victor de Beauce en 1963.

150 ans d’histoire

L’histoire d’amour entre les Lessard et le sirop d’érable débute il y a plus de 150 ans, lorsque Joseph, dit « José », construit une érablière à Saint-Victor de Beauce vers 1850.

À l’époque, les cabanes à sucre n’avaient évidemment pas la même vocation festive qu’aujourd’hui. « Ils s’en servaient pour faire des provisions de sucre. Ils n’avaient pas le sucre blanc dans ce temps-là », dit André Lessard.

Mort au début de la quarantaine, José lègue sa propriété à son fils Joseph. Les visiteurs de l’Érablière du Lac-Beauport peuvent d’ailleurs voir la photo de cet acériculteur de seconde génération qui pose fièrement avec son fils, Philippe. C’est celui-ci qui prendra à son tour la relève.

Tradition menacée

La tradition cesse pratiquement d’exister lorsque Philippe doit vendre l’érablière en 1963, six ans à peine après l’avoir modernisée.

Élevés dans le sirop, ses deux fils, André et Joseph, n’en feront jamais leur deuil. Rêvant de reprendre le flambeau, ils achèteront ensemble une cabane à sucre à Lac-Beauport en 1989. Malheureusement, leur père, qui meurt en 1987, n’aura jamais la chance de voir ses fils relancer la tradition familiale.

« Je rêvais d’avoir une érablière et je voyais celle-ci à chaque fois que je venais faire du ski », dit l’adepte du Relais. Lorsqu’une affiche « À vendre » apparaît devant l’établissement, la décision n’est pas longue à prendre pour André et son frère.

Le fils de Joseph, Richard, se joindra à l’aventure quelques années plus tard. Même s’il n’a pas été lui-même élevé dans une érablière, il sent la sève couler dans ses veines. En fait, il n’a jamais été bien loin du milieu puisque plusieurs de ses parents possédaient une cabane à sucre. D’ailleurs, la famille de sa mère, une Larocque, avait elle aussi une longue tradition « sucrée ».

« J’ai toujours aimé travailler avec mon père, alors j’ai voulu me joindre à eux quand ils ont acheté l’érablière. Mais mon père m’a dit d’oublier ça parce qu’il ne pourrait pas me payer », raconte l’homme, bien assis à l’une des dizaines de tables de l’établissement.

Richard s’entête et s’invente un poste en 1994. Son plan d’affaires est simple : attirer les étrangers en leur faisant découvrir la culture traditionnelle québécoise. La formule fera sensation. De 14 000 par an, l’érablière verra sa clientèle quadrupler en six ans pour atteindre 55 000 visiteurs annuels.

Avec la baisse du nombre de touristes à la suite des attentats du 11 septembre à New York, la clientèle chute du tiers. Mais si Richard se fie au départ canon qu’il a connu en 2005, il est confiant de retrouver l’achalandage des bonnes années.

Parce que si la période des sucres est terminée depuis longtemps, l’Érablière du Lac-Beauport poursuit ses activités à l’année longue. En été, une machine permet de créer de la neige artificielle, une véritable bénédiction pour les touristes.

Située à une vingtaine de minutes du Vieux-Québec, la cabane à sucre permet à ceux qui effectuent un bref passage de découvrir un pan de l’histoire du Québec... tout en se sucrant le bec.

Richard a développé ses liens avec les agences de voyages. Tous les soirs, une demi-douzaine d’autobus mènent les touristes cueillis dans le Vieux-Québec à l’Érablière. « En haute saison, c’est plein de Japonais ici et d’Allemands là-bas », dit-il en pointant les deux extrémités de la grande salle de réception.

Deux musées

L’érablière compte également deux petits musées. Un sur l’histoire de la récolte de la sève d’érable, et un autre sur les animaux du Québec. Comme son nom l’indique, la cabane en bois abrite les bêtes sauvages les plus présentes — et impressionnantes — de la province. Et pour chacune d’entre elles, André, qui a fait une visite guidée au SOLEIL, a une histoire à conter.

Devant le lynx empaillé, l’homme s’arrête. « Ça me rappelle mon grand-père, qui s’est fait attaquer par une dizaine de lynx alors qu’il ramenait un bœuf à la maison. Ils ont tué la bête, mais Joseph a eu le temps de s’enfuir à la maison... Il a eu peur », relate-t-il sur son ton de conteur expérimenté.

La moindre des choses est de dire qu’André Lessard est né dans le sirop. Il voit le jour un 30 mars... en pleine période des sucres. « Ils m’ont même surnommé “André l’érable” quand j’étais petit. J’aimais ça comme surnom. »

Et à voir la petite Magalie dévorer sa tire d’érable avec avidité, le gène « sucré » qui court dans la famille n’est pas près de disparaître.